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La charité nue

chartié nueDans un article des années 1990, une ethnologue du CNRS, Anne Monjaret, s’était penchée sur les calendriers de filles nues, les raisons pour lesquelles certains hommes les affichaient dans les vestiaires des ateliers, ce que ces images dénudées qui ponctuent le temps peuvent signifier pour eux. A l’époque la mode n’était pas encore à ce que les Britanniques allaient appeler « naked charity » et qu’ils ont brillamment mis en scène dans le film Calendar Girls en 2003.

Depuis ce film, l’idée de se dénuder pour des calendriers qui financent des causes humanitaires a fait son chemin outre-Manche. Tous les ans, plusieurs groupes de douze à quinze personnes se sont dénudées pour des finalités les plus diverses : les employés Royal Opera House pour leur employeur, des pêcheurs d’Eastern Anglia pour des centres de thérapie et des ambulances, les supportrices du club de football de Salisbury pour le centre de traitement du cancer de leur ville etc. Un blog spécial recense toutes ces initiatives.

 

Mais les calendriers ont aussi séduit sur le continent, spécialement dans le monde latin où l’amour des calendriers sexy de Pirelli est parfaitement assumé. Pirelli est imité en Italie lorsque les étudiantes de Pise se dévêtissent à la demande d’un certain Marco Volpi ou quand les jeunes filles de Reggio d’Emilia, la ville natale de l’ex-premier ministre de centre-gauche, en 2008 dévoilent leurs charmes pour soutenir celui-ci aux élections. On peut se demander si n’y est pas qu’un prétexte : le lanceur du calendrier des modèles amatrices pisanes reconnaît dans ses interviews avoir procédé par jeu, « pour le fun », puis avoir proposé une part de ses bénéfices après coup à la première association qui se présentait. En tout cas dans ce pays charité bien ordonnée passe d’abord par les corps des jeunes femmes.

Le modèle du calendrier Pirelli s’éloigne déjà dans cet autre pays méridional, champion depuis quinze ans des dons pour les causes humanitaires, qu’est l’Espagne. Là les corps jeunes et émoustillants sont aussi appréciés, mais ils sont déjà nettement plus mixtes : des employés d’usine parfois par deux (hommes et femmes) adoptent des poses lascives, les équipes de police municipale, les casernes de pompiers sortent aussi leur calendrier de nudité virile. La bienfaisance y est plus marquée qu’en Italie, nettement centrale. Le tremblement de terre d’Haïti par exemple a entraîné outre-Pyrénées une éclosion de nombreux calendriers de nus amateurs.

Dans le monde ibérique, « naked charity » se traduit bizarrement par « erotico-solidario » (érotico-solidaire). Preuve sans doute que sous le soleil méditerranéen la nudité laisse pousser plus volontiers sur son dos les ailes du désir. Pourtant des blogueurs se sont demandés si l’adjectif « érotico-solidaire » pouvait vraiment s’appliquer à des mères de famille cachées derrière des bottes de foin. La querelle sémantique pose ouvertement la question difficile : peut-on dissocier le dévoilement et du désir ? Une question qui reçoit des réponses différentes suivant le genre, l’âge, la latitude géographique, les circonstances et les gestes.

Cette question existe aussi en Allemagne. Assez curieusement dans ce pays où la nudité est souvent perçue comme un attribut « fonctionnel » par lequel le vacancier germanique communie avec les éléments naturels (l’air, le soleil et les odeurs de feuillage), les calendriers de nus solidaires ont aussi émergé dans les années 2000. Ce seraient même eux qui auraient partiellement influencé l’Italie via la Suisse (mais l’histoire des influences réciproques est toujours difficile à faire, car les regards s’imprègnent inconsciemment). On doit au magazine Der Spiegel du 27 avril 2007 d’avoir retracé la généalogie précise du phénomène outre-Rhin depuis le dévêtissement du calendrier de l’Université des sciences appliquées de Deggendorf en Bavière en 2003. Il reste cependant confiné aux milieux estudiantins comme si n’était digne d’accéder à l’image qu’une nudité juvénile, occasionnellement athlétique aussi (déjà mainte fois célébrée dans l’art allemand). Cette nudité des universités allemandes reste difficile à caractériser, entre retenue (parfois mêle rendue froide par les effets en noir et blanc des objectifs des photographes spécialisés dans ces calendriers, Sonja et Michael Inselmann) et provocation ( des étudiants de la congrégation protestante de Katzwang près de Nuremberg, en 2005, représentait Eve nue dans une église et des scènes de l’Ancien testament sous un angle érotique).

Il est vrai que le nu estudiantin est sans doute le plus délicat à manier. Si en Italie l’esthétique quasi-porno des étudiante ne choque pas (ou choque moins, l’Eglise et les féministes ayant déjà beaucoup à faire contre la télévision par exemple), en Angleterre l’érotisme s’invite souvent inopinément, comme, par exemple, pour ces étudiants de Plymouth qui ont vu il y a quelques semaines des inédits parmi les photos de leur calendrier finir sur un site Internet classé X .

Dans l’ensemble, et quel que soit le pays considéré, l’objectif des calendriers de nus n’est pas toujours très glorieux. Il s’agit parfois simplement d’arrondir les fins de mois de sa petite entreprise ou de son association, ou simplement, pour un groupe d’étudiants de s’offrir un voyage à l’étranger. L’initiative est d’autant moins acceptée lorsqu’elle vise seulement à enrichir des firmes déjà rentables, comme ce fut le cas avec Ryan Air, lorsque cette compagnie décida de dénuder certaines de ses hôtesses pour un calendrier 2008. Elle est de plus sévèrement condamnée (surtout dans le monde anglo-saxon) quand elle aboutit à renforcer à l’excès le cliché sexuel de la femme-objet. En outre l’affaire n’est pas rentable à tous les coups. Au mieux, elle rapporte quelques milliers d’euros ; au pire, elle peut donner des sueurs froides, comme c’est arrivé à ces sept mères du village de Serradilla del Arroyo près de Salamanque en Castille. Grisées par le succès initial de leur calendrier destiné à financer l’école primaire de leurs enfants, elles ont dû au bout de quelques semaines faire face à une dette importante à l’égard de leur fournisseur, en raison de contretemps dans les livraisons…

Néanmoins le phénomène perdure. Il est entré dans les mœurs sociales de ces pays au même titre que bien d’autres formes de nudité (encore qu’il serait intéressant que des sociologues enquêtent précisément sur qui achète des calendriers « charitables » de ce type et pourquoi).

« Et en France ? » direz-vous.  Notre pays a connu lui aussi sa vague de calendriers de « nus solidaires », qui, au niveau national, a commencé avec les Dieux du Stade, en 2001, pour financer le rugby français et rénover son image. La formule a été reprise avec un succès inégal, entre les « Dieux des champs » (une petite exploitation agricole en Provence fin 2009) qui n’ont guère fait parler d’eux, et les « Dieux de l’Estrade » (les enseignants en colère) en septembre dernier qui firent la « Une » de tous les grands les journaux, en passant par les « Dieux de Rien » (les commerçants du Vieux Lille, fin 2009 aussi – mais qui revendiquent la primauté chronologique dans ce domaine dès l’année 2000). Comme d’autres pays la France a eu droit à ses calendriers de gens partiellement ou entièrement dénudés pour faire connaître la condition de salariés menacés de licenciement (Chaffoteau et Maury), ou financer une équipe de foot locale (Choisy-en-Brie).

Pourtant l’effervescence autour de la naked charity est moindre chez nous qu’en Angleterre ou en Espagne.

Dans un reportage d’Edward Bailly diffusé le 9 février 2010 sur Direct 8 des infirmières de l'hôpital de Cavaillon commentaient la diffusion du calendrier dans lequel elles ont posé nues pour une enfant autiste et confiaient leur gène à le montrer à leur mari, et aux pompiers avec lesquels elles travaillent, leur tendance à se trouver laides, bref les mille difficultés qu’elles avaient à assumer ce calendrier.

Le désir masculin et les normes esthétiques ne permettent pas en France d’intégrer la nudité dans un circuit de « convivencia » affectueuse et tolérante comme en Espagne ou dans une éthique du dépassement/sacrifice de soi pour des idées supérieures comme en Angleterre. Dans un Hexagone habitué à ce que la solidarité passe par la redistribution étatique, et à ce que la nudité soit principalement érotique, on peut supposer que, pour avoir droit de cité, le calendrier de nu « charitable » est astreint à des règles complexes de distanciation : inversion du machisme dans les Dieux du Stade, références humoristiques au deuxième ou troisième degré dans le calendrier des vedettes masculines pour le Secours populaire en 2010. Ainsi tout calendrier de nus devient potentiellement un  exercice de style qui l’empêche de se muer en phénomène de masse. Sa démultiplication à la manière espagnole paraît peu vraisemblable et serait sans doute dénoncée comme une facilité vulgaire… A la limite on préfèrera créer du « buzz » par quelques vidéos sur le Net, peut-être plus propices à l’innovation esthétique (comme les inventeurs de Make the Girl Dance en mai 2009 et leurs divers imitateurs), et encore… pas trop pour de l’humanitaire...

La naked charity s’acclimate mal sous les cieux gaulois.

Christophe ColeraChristophe Colera est docteur en sociologie, chercheur associé au laboratoire Cultures et Sociétés en Europe de l’Université de Strasbourg (CNRS – UdS). Il est, par ailleurs, diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris et titulaire d’une maîtrise de philosophie. Il a publié divers ouvrages et articles universitaires en rapport avec la nudité, notamment « La nudité pratiques et significations » (Editions du Cygne, 2008) dont la notoriété a largement dépassé les cercles de la recherche académique. Son travail sur l’identité subjective s’attache aussi bien aux déterminations naturelles qu’aux constructions culturelles, et couvre un champ varié qui inclut l’histoire de la philosophie – voir notamment son ouvrage « Individualité et subjectivité chez Nietzsche » (L’Harmattan, 2004).

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